vendredi 4 mai 2012

La grande colère des peuples


La grande colère des peuples d'Europe




Il faut comprendre la colère des Espagnols - c'est celle de beaucoup d'Européens. En théorie, les Espagnols ont "tout bon". Ils sont plus que "casher" au regard de la doxa du moment. Voilà dix-huit mois qu'ils font exactement ce que Berlin, Bruxelles et Francfort ordonnent : coupes drastiques dans les dépenses publiques, hausse des impôts, réforme du marché du travail, etc. Qu'obtiennent-ils en retour ? Pour le moment, un désastre.
Un jeune Espagnol sur deux est au chômage, funeste destin qui est celui de plus d'un quart de la population active du pays. La croissance est négative et le moyen terme ne laisse entrevoir qu'une perspective : encore la récession.
Si au moins cette cure d'austérité et ces douloureuses réformes de structure valaient à Madrid la bénédiction des marchés... Même pas. Prétextant, entre autres, l'absence de perspective de croissance, les marchés exigent des rendements élevés (près de 6 % sur des obligations d'Etat à dix ans) pour acheter de la dette espagnole.
Mais les marchés - banques, compagnies d'assurances, fonds de pension et autres grands gestionnaires de l'épargne - sanctionneraient tout autant Madrid si l'Espagne ne s'imposait pas cette cure d'amaigrissement budgétaire. Celle-là même qui est responsable de l'absence de perspective de croissance... Comment dit-on "perdant-perdant" en espagnol ?
En Europe, tout le monde fait de l'austérité en même temps, de façon quasi in-discriminée. Au nom de la lutte contre la dette. Et, sauf en Allemagne, tout le monde ou presque vit à l'heure de la récession et du chômage de masse, lesquels entretiennent la dette.
Les électeurs se révoltent. Mettons la Grèce à part, dont l'appartenance à l'euro est une aberration. Mais en Italie, en Irlande, en Espagne, au Portugal, en France et même aux Pays-Bas, le moral est plombé. C'est partout le sentiment d'une inextricable situation. Jusqu'à présent, à l'exception de l'Allemagne, aucune équipe dirigeante sortante n'a résisté à l'épreuve des élections. Pour la France, on saura dimanche.
D'où la nouvelle petite musique qui se fait entendre ici et là : l'accent ne doit plus être mis sur la réduction des déficits, mais sur l'incitation à la croissance, laquelle, seule, nourrira les recettes fiscales qui assécheront les dettes des Etats.
L'Europe se bouchait les oreilles. Le chef d'orchestre et trésorier-payeur général, l'Allemagne, avait donné le tempo : point de salut hors de l'austérité budgétaire. C'est affaire de conviction profonde, fondée sur l'expérience du pays. On ne bâtit une croissance durable que sur un retour à la compétitivité, lequel suppose comptes publics en équilibre, modération salariale et réformes de structure. Ce qui a pris plus de dix ans à l'Allemagne et requiert donc de la patience, comme le dit le bon docteur Jens Weidmann. L'inflexible patron de la Bundesbank néglige juste cette réalité : le temps de la réforme économique n'est pas celui de la démocratie politique.
Il y a près de deux ans déjà que quelques Prix Nobel d'économie, les patrons du Fonds monétaire international et les éditorialistes du Financial Times (FT), parmi d'autres, dénoncent l'ordonnance de Berlin. La liste comprend des personnalités aussi extrémistes que les Américains Joseph Stiglitz et Paul Krugman, Dominique Strauss-Kahn puis Christine Lagarde.
Leur argument est celui que développe cette semaine le FT : "Les programmes aujourd'hui imposés à des pays comme l'Espagne sont vraisemblablement condamnés à l'échec. En poussant leurs économies dans la récession et même dans la déflation, ils vont alourdir encore le fardeau de leurs dettes, et non l'alléger."
On condamne une politique d'austérité appliquée de façon uniforme et simultanée à toute la zone euro. On appelle à plus de discrimination : certains pays ont encore quelques marges de manœuvre budgétaire. Pour le retour à l'équilibre des comptes, on réclame un calendrier précis mais plus étalé dans le temps.
Cela laisse entière la question de l'incitation conjoncturelle à la croissance. Comment faire ? Quoi qu'on dise outre-Atlantique, la relance par la dépense d'Etat dans une zone où la moyenne de la dette publique atteint près de 90 % du produit intérieur brut, cette relance-là a des limites. L'euro n'est pas le dollar, hélas !
Pour faire marcher l'Etat, payer ses fonctionnaires, assurer ses échéances les plus diverses, un pays comme la France doit emprunter chaque jour quelque 500 millions d'euros. Mieux vaut des marchés bienveillants.
Reste Bruxelles. On entend par là l'Europe instituée, ses instances communautaires. Elle seule a la capacité d'emprunter à bon prix, offrant la garantie de son poids économique global. Il y a plus de dix ans déjà que Jacques Delors - encore un subversif, vu de Berlin - s'égosille à réclamer des euro-obligations. Non pas pour boucler le budget de tel ou tel des membres de l'Union, mais pour lancer des projets de grands travaux d'infrastructure, de recherche et d'éducation ; bref, préparer la compétitivité de demain.
Voilà qui viendrait compléter l'indispensable cure de diététique budgétaire. Voilà qui formerait ainsi un cocktail de politique économique conjoncturelle - le fameux policy mix des Anglo-Saxons - autrement plus intelligent que la potion unique aujourd'hui infligée aux peuples d'Europe. Ce ne serait pas une panacée, ce serait un peu de baume. Il ne faut pas entretenir de nouvelles illusions : les politiques de croissance comme celles d'austérité ne produisent pas d'effet Cocotte-Minute.
Le traitement ne dispenserait pas nombre de pays, à commencer par la France, de procéder à des réformes de structure profondes. L'Etat-providence est un enfant des "trente glorieuses", le rejeton d'une époque de forte croissance révolue. Le garder suppose de le financer autrement.
Question légitime : pourquoi le chemin tracé par Jacques Delors au moment du lancement de l'euro n'a-t-il pas été suivi ? Réponse : parce que la France et l'Allemagne, notamment, n'ont cessé de délégitimer tout ce qui relève des instances communautaires de l'Union européenne. La crise d'aujourd'hui dans la zone euro n'est pas seulement le sous-produit de la bombe partie de Wall Street en 2008. Elle traduit les dysfonctionnements de l'Europe.

frachon@lemonde.fr
Alain Frachon, International

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