Gilets
jaunes
insurrection
des
beaufs
ou
juste colère du
peuple ?
Depuis
le début du mouvement
des
gilets jaunes», les commentateurs
si souvent bardés de certitudes
sont comme une poule qui a trouvé
un couteau (sans que l’auteur de
cette lettre s’exclue du lot).
Deux
tendances se dessinent, à
gros traits.
Pour
les uns, parmi les gouvernants
notamment, et plus généralement
dans
les couches plus prospères ou
diplômées, l’affaire est pliée :
les
gilets jaunes forment une bande de
beaufs pollueurs accros à la
bagnole, qui bloquent les routes
illégalement, qu’on doit traiter
par
un mélange de bonnes paroles et
d’interventions policières.
Pour
les autres, partis d’opposition,
militants du social, ou intellos
radicaux, c’est la juste colère d’un
peuple oublié.
Les
premiers mettent
en éxerguent
certains débordements bien réels, violents, homophobes ou
xénophobes, et stigmatisent une «jacquerie fiscale» aux
connotations «poujadistes» ; les seconds font valoir que la
relégation d’une partie des classes populaires, liée à la hausse
des loyers en centre-ville et à la stagnation du pouvoir d’achat
des moins lotis, devait bien un jour trouver un exutoire.
Ceux-ci se divisent ensuite en deux
branches : à droite, on dénonce le «racket fiscal» et le
mépris de classe affiché par les «bobos bien-pensants» ; à
gauche, on rattache le mouvement aux protestations sociales
classiques contre l’inégalité et le recul des services publics.
Comme le mouvement est composite,
largement spontané, sans expérience de la lutte sociale, qu’il
s’exprime de manière disparate et souvent contradictoire, chacun y
plaque ses propres convictions, ou ses propres préjugés pour le
faire entrer dans le lit de Procuste des schémas préétablis.
A fronts renversés, l’Obs
insiste
sur la «récupération
populiste» du mouvement et
le Figaro
se montre compréhensif envers des manifestants désargentés qui
réclament une hausse du pouvoir d’achat que ses chroniqueurs
économiques ne cessent par ailleurs de stigmatiser comme néfastes
pour les entreprises et les équilibres financiers du pays.
Va comprendre, Charles…
Il est une autre manière, moins
théorique, de prendre la question, qu’on a déjà esquissée dans
cette lettre.
En tout état de cause, les gilets jaunes
sont le contraire de nantis. Ils sont, par définition, des perdants
de l’économie mondialisée et libérale.
Autrement dit, et quelles que soient
leurs idées, ils forment sur le plan social le socle traditionnel de
toute gauche qui se soucie des classes populaires, qui ne se contente
pas de promouvoir le progrès sociétal et de défendre les
minorités.
Dès lors faut-il les rejeter, par
ignorance ou maladresse, du côté des partis protestataires et
extrémistes ?
Ou bien faut-il tenter de les réintégrer
dans le jeu de la négociation collective et du débat démocratique ?
Par exemple en proposant une discussion
nationale sur le pouvoir d’achat, l’usage de l’automobile et la
transition écologique ?
Le secrétaire général de la CFDT
Laurent Berger, seul comme souvent, a été le premier à le
comprendre : il suggère une sorte de nouveau Grenelle qui
associerait, d’une manière ou d’une autre, les protestataires.
Venus de la gauche, deux éminences macroniennes, Jean-Yves Le Drian
et François de Rugy, ont abondé « prudemment «
dans son sens.
Ainsi, cahin-caha, l’idée fait son
chemin : rallier dans ce mouvement bigarré les éléments prêts
à participer à une négociation globale, en leur témoignant non
pas une complaisance démagogique mais un respect minimal.
N’est-ce pas aussi ce qu’ils
réclament ?
Remettre la «France périphérique» au
centre du débat national.
Ce serait sans doute une manière
intelligente de faire de la politique.
La vraie.