Stop
à la réac academy
Détricotage
du catéchisme
de
Morano, d'Onfray et Finkielkraut…
après
leurs affirmations à propos de l’immigration.
Ce
sont les faux martyrs, les faux
exclus, les faux parias, les faux
dissidents et, au bout du compte,
les faux prophètes.
Soi-disant
ostracisés, ils occupent
les écrans, les studios, les tribunes
des
journaux, les unes des
magazines, les devantures des
libraires.
Ils
se disent pourchassés, mais on
les voit partout.
Les
dix jours qui viennent de
s’écouler dans l’éphémère temps
médiatique furent une sorte
d’acmé,
d’apocalypse cathodique,d’orgasme
réactionnaire.
Onfray le soir, Debray l’après-midi,
Polony au petit-déjeuner, Ménard au déjeuner, Finkielkraut au
souper, Elisabeth Lévy au pousse-café, Morano toute la journée et
Zemmour à tous les repas.
Quelle indigestion ! Ciotti les singe,
Estrosi les copie, De Villiers les imite, Dupont-Aignan leur
fait écho, Wauquiez les paraphrase et Sarkozy s’en inspire.
S’il
y a une pensée unique, c’est la leur.
Mais au fait, quelle pensée ?
C’est là qu’on arrive aux choses
sérieuses.
Quand on fait de la propagande,
répétition vaut démonstration.
Vieux routiers des micros et des éditos,
ils ont assimilé la recette des démagogues : répétez sans cesse
les mêmes mensonges, ils deviendront vérité.
Ils jouent donc sur tous les tons
quelques leitmotivs qui finissent par saturer l’air du temps : sus
au «politiquement correct», craignons le déclin, méfions-nous des
étrangers, fermons les frontières, à bas l’Europe, pleurons
l’ancienne culture, glorifions le peuple français abandonné par
les élites, fustigeons les bobos, sonnons le tocsin devant la montée
de l’islam, penchons-nous avec amour sur l’identité française
malheureuse.
Les instruments sont différents, de la
grosse caisse au pipeau, de la flûte à la crécelle, des grandes
orgues au triangle.
Mais l’orchestre joue à l’unisson.
Relisez les livres, révisez les éditoriaux, réécoutez les
diatribes audiovisuelles: toujours vous tomberez sur l’une de ces
ritournelles qui tiennent lieu de philosophie.
Bien sûr, leur succès a des causes
qu’on aurait grand tort de négliger : les erreurs du progressisme,
les mauvaises réponses de la gauche et, surtout, les difficultés
sociales et d’intégration rencontrées par la société française,
qui ont jeté une partie des classes populaires dans le désarroi.
Mais leurs analyses et leurs réponses
égarent l’opinion.
Ce sont de bons propagandistes et de
mauvais bergers, qui montrent une seule direction, celle de
l’intolérance.
Voici donc les cinq commandements des
ennemis de l’avenir, qu’il faut connaître pour mesurer le danger
qui nous menace, celui d’une immense régression politique.
Le politiquement correct
tu dénonceras
C’est la ruse d’origine, le masque
universel, le déguisement à tout faire.
Bien sûr, on a raison de dénoncer les
conformismes, de réfuter la langue de bois ou la langue de guimauve.
La pensée automatique est un péché
contre l’esprit et la bienséance ne saurait servir de méthode,
qui cache pieusement les vérités dérangeantes pour imposer des
idées toutes faites, plus ou moins généreuses. C’est entendu, la
gauche a eu grand tort (il y a vingt ans) de sous-estimer
l’insécurité, de croire que l’immigration ne poserait aucun
problème ou que l’Europe libérale serait une protection contre
les effets de la mondialisation.
Qui le conteste aujourd’hui ? La
gauche, d’ailleurs, le dit-elle encore ?
Aussi bien, est-ce le seul conformisme à
incriminer ?
Croit-on vraiment que la droite ou
l’extrême droite n’ont pas aussi leurs automatismes de pensée,
leurs croyances douteuses, leurs préjugés ? Pourtant, de ceux-là
il n’est jamais question.
Et pour cause : la dénonciation du
«politiquement correct», la critique de «la bien-pensance» n’ont
qu’une seule fonction : délégitimer les idées progressistes sans
même en débattre.
Au lieu d’avancer à visage découvert,
de dire clairement qu’on est conservateur, traditionaliste,
nationaliste ou antimusulman, on prend un détour, on joue au
billard.
On dénonce le «politiquement correct»
de l’adversaire sans jamais se démasquer.
On ne défend pas le racisme, on accuse
l’antiracisme, comme l’a encore fait Alain Finkielkraut qu’on
interrogeait sur la lamentable sortie de Nadine Morano à propos de
la France «de race blanche».
On ne dit pas qu’on veut refuser
l’entrée en France des réfugiés chassés par les guerres du
Moyen-Orient. On dénonce «l’émotion bien-pensante» de ceux qui
plaident pour l’accueil.
On n’attaque pas directement la masse
des musulmans.
On accuse d’irénisme et de boboïsme
ceux qui prêchent la tolérance entre les religions.
On ne dit pas qu’on veut fermer les
frontières - c’eût été trop fruste - on déplore la naïveté
du «sans-frontiérisme».
Au fond, qu’est-ce que le
«politiquement correct» dans leur bouche ?
Les idées de droits de l’homme,
d’égalité, de liberté et de fraternité que nous autres
progressistes cherchons maladroitement, on veut bien le concéder à
mettre en pratique. A Rousseau, on opposait qu’il était candide, à
Condorcet qu’il n’était qu’un faiseur de système, à Hugo que
son romantisme l’abusait, à Jaurès qu’il était un rêveur, à
Blum qu’il était naïf, à Camus qu’il philosophait pour
les classes terminales, à Mendès qu’il était trop confiant dans
la rectitude des hommes ou à Stéphane Hessel qu’il ne savait que
s’indigner.
Tous ceux-là, et bien d’autres
étaient, justement, «politiquement corrects», dénoncés, avec
d’autres mots, par les mêmes réactionnaires.
Pourtant, en voulant une société
meilleure, plus juste et plus libre, ils avaient raison.
Et si c’est cela être «bien-pensant»,
eh bien nous en sommes !
L’effacement de
l’identité française tu déploreras
On a raison de défendre son identité,
d’aimer son pays, d’éprouver un attachement pour la terre qui
vous a vu naître.
Mais pourquoi faut-il que cela soit
désormais sur le mode de la nostalgie, de la peur ou de
l’affrontement ?
Comme si on ne pouvait pas être français
et ouvert sur le monde, enraciné et voyageur, patriote et européen
! Je
le disais a propos de
«l
La France vient du fond des âges, son
histoire est riche, sa littérature respectée, sa langue et ses
monuments universellement admirés.
N’importe quel voyage en France
impressionne par le génie de l’architecture, la diversité des
paysages, le nombre de ses manifestations culturelles.
Sixième puissance économique du monde,
la France traverse la crise avec difficulté, mais sa personnalité
profonde demeure.
Des difficultés, des drames ? Il y en a
beaucoup, de toutes sortes.
Dans de nombreux quartiers, dans les
villes et les cités, la cohabitation des différences est souvent
dure, amère, et même violente.
Qui le nie ? Je
le disais a propos de
«l’apartheid social»
qui divise les banlieues.
Qui sous-estime ces réalités ?
Problèmes aigus, problèmes lancinants,
problèmes démoralisants.
Mais on prend la partie pour le tout.
On confond les cités où l’on a
entassé les immigrés avec le pays dans son ensemble, qui est là,
solide, pérenne et qui sera là dans un siècle.
A force d’étendre ces inquiétudes
justifiées à l’identité même du pays, on pratique la métonymie
volontaire, qui prend la minorité pour la totalité.
L’intégration des groupes différents,
musulmans ou autres, se fait dans la douleur, pour des raisons
sociales autant que culturelles. C’est l’évidence.
Mais qui peut croire sérieusement que
10% de musulmans, chiffre maximal selon les statistiques, puissent
changer en profondeur l’identité des 90% qui restent, alors même
que la méfiance instinctive envers l’islam malheureusement est
largement partagée ?
En s’appuyant sur des difficultés
réelles mais partielles, on prédit la chute du vieux pays.
Epouvantail pour lecteurs déprimés et pour électeurs angoissés…
A moins bien sûr - c’est le point clé
- de défendre une version fixe, immobile, agressive, de l’identité
nationale, une identité pure que le moindre mélange viendrait
corrompre, alors même que la France, au moins depuis Clovis, ou même
Vercingétorix, fut toujours mélange, apport de l’étranger et
synthèse de plusieurs influences. Il y a plus de mots arabes dans la
langue française que de mots gaulois… Quel manque de confiance en
soi-même ! Quel rejet paniquard de la différence ! Quelle trouille
! On se dit patriote et on ne croit pas en la France ! C’est
l’éternelle paranoïa du nationaliste : on craint l’Italien avec
Zola, le juif avec Dreyfus, l’Allemagne avec «Herr Jaurès», le
bradeur louche avec Mendès et maintenant l’Arabe ou le musulman,
qui menaceraient l’intégrité française.
Et on a le front de présenter ces
jérémiades vieilles de deux siècles pour une pensée neuve !
L’emprise de l’islam
tu stigmatiseras
L’islam, c’est la grande affaire.
C’est l’obsession autour de laquelle tournent nos penseurs
passéistes : ils ont peur des musulmans.
Voilà la triviale banalité qu’ils
camouflent sous de subtiles circonvolutions. «Plaidoyer pour
l’enracinement», «identité malheureuse», «suicide français»,
«pays menacé», «grand remplacement», «communautarisme»,
«soumission», «menaces sur la laïcité»… Il n’est question,
dans toutes ces dissertations, simplistes ou érudites, que d’une
seule chose : l’islam. En phase avec une opinion inquiète, la
pensée de droite tape sur le même clou jusqu’à l’infini.
Personne, au demeurant, ne niera les
difficultés rencontrées dans ce domaine.
Les minorités intégristes doivent être
combattues sans rémission, le terrorisme pourchassé et ses tueurs
emprisonnés.
Les musulmans dans leur masse doivent
respecter les lois laïques et faire l’effort de s’intégrer à
la vie française.
Dans leur grande majorité, d’ailleurs,
ils le font.
Les pressions exercées par certains
d’entre eux sur la majorité pour qu’elle adopte un mode de vie
conforme à la charia sont insupportables.
Mais si l’on veut être pertinent,
réaliste, pourquoi nier que dans beaucoup de cas, l’intégration
marche ?
Les exemples sont innombrables. Les
Français de culture musulmane sont partie prenante, à beaucoup
d’égards, de la vie nationale.
Quelques-uns sont ministres, PDG,
artistes de renom, savants ou écrivains.
Va-t-on les distinguer par leur religion
que, souvent, ils ne pratiquent pas ?
Seraient-ils de mauvais Français ?
Et ces ouvriers de culture musulmane, ces
employés, ces fonctionnaires, ces policiers, ces soldats qui vivent
leur vie dans la République, dont ils épousent de toute évidence
les idéaux, parce qu’ils y croient et parce qu’ils les protègent
?
Serait-ce une minorité dangereuse ?
Une cinquième colonne ? Volontairement
ou non, les intellos réacs ne cessent de le sous-entendre. Ils
s’inquiètent de l’unité du pays, mais s’emploient à le
diviser.
L’islam a droit de cité en France :
c’est la loi de la République.
Il faut encourager ce mouvement, pour
jouer justement l’intégration, et donner toute leur place à ces
citoyens dont les apports enrichiront la culture française, ce qui
évitera, au passage, toute convergence de la masse musulmane avec la
petite minorité intégriste qui nous révulse.
La laïcité, c’est la tolérance.
Du peuple méprisé
tu seras le héraut
C’est la thèse la plus agaçante, la
plus révoltante même.
Dès lors qu’on refuse de placer la
question identitaire en tête des priorités, on mépriserait le
peuple français.
Cette accusation outrageante se double
évidemment d’attaques au-dessous de la ceinture : le progressisme
ne peut être le fait que d’une élite qui se goberge ou de bobos
coupés du monde.
Mais que savent-ils de nos vies ou de nos
ascendances ?
De quel droit s’érigent-ils en héros
de la classe ouvrière ?
Travaillent-ils au fond d’une mine ?
Dans une usine ? Dans un centre d’appels
?
Ils sont souvent plus riches que les gens
qu’ils critiquent et habitent pour la plupart au centre de Paris.
Quelle est cette usurpation ?
Que savent-ils vraiment du peuple ? Que
font-ils pour lui ?
C’est le fond de la question : la
politique qu’ils suggèrent en brandissant une identité menacée
serait, selon eux, plus favorable aux classes populaires.
Mais quelle politique ?
En fait, il y en a qu’une : restaurer
les contrôles aux frontières, réduire le nombre des immigrés par
l’expulsion, instaurer une préférence nationale.
Bien sûr, ils ne le diront pas : ce
serait se commettre dans l’arène politique.
Mais il n’y a pas d’autres
conclusions à leurs raisonnements qui sont ceux du nationalisme le
plus traditionnel depuis Barrès ou Maurras.
C’est là que la démagogie éclate :
croit-on que le peuple français trouverait soudain un remède au
chômage, à l’exclusion, à la stagnation du pouvoir d’achat, à
la souffrance au travail, à l’angoisse pour l’avenir, si l’on
réduisait de deux ou trois millions le nombre des personnes
d’origine étrangère en France ?
Ou si l’on arrêtait toute immigration
?
Bien sûr, il faut réguler les flux
migratoires, traiter la question des ghettos urbains, rassurer les
classes populaires sur leurs acquis et leurs protections.
Mais défendre le peuple français, cela
consiste-t-il à prendre les étrangers pour boucs émissaires ?
C’est pourtant ce qu’on fait quand on
martèle à longueur de journée la nécessité de défendre à tout
prix l’identité du pays, judéo-chrétienne et blanche, comme le
dit Nadine Morano, à qui nos intellos réacs trouvent évidemment
toutes les excuses.
La Suisse, les pays scandinaves, les
Etats-Unis, le Canada sont des pays d’immigration.
Le chômage y est bien moindre que chez
nous et le pouvoir d’achat des classes populaires nettement
supérieur.
Le Japon est l’un des rares pays où
l’immigration est très faible, sans doute à cause de son
insularité ou bien en raison de traditions nationales. Ce pays se
débat dans une crise sans fin. La solution est évidemment ailleurs
: trouver les voies d’une politique de redressement économique qui
fasse reculer les inégalités et serve le peuple. Si les élites
sont contestées ou rejetées en France, c’est d’abord parce
qu’elles ont été incapables de la mettre en œuvre et qu’en
conséquence le peuple s’est senti abandonné. C’est pure
démagogie que de lui faire croire que les étrangers en sont les
responsables et que tout irait mieux s’ils partaient.
De l’Europe, tu diras
toujours du mal
Nous arrivons au dernier mantra.
Comme des cabris, les intellos réacs
sautent sur leur chaise en criant «à bas l’Europe, à bas
l’Europe, à bas l’Europe !» La politique menée par l’Union,
je l'écrit souvent est beaucoup trop orthodoxe.
Elle a plongé le continent dans la
stagnation économique et le chômage de masse, même si, après sept
ans de crise, plusieurs pays voient leur situation s’améliorer. En
appliquant une austérité brutale, l’Union a aggravé la crise et
heurté de plein fouet les classes populaires. C’est seulement
quand le président de la Banque centrale a relâché la bride que
l’économie européenne a commencé à se rétablir, très
lentement.
Constatant ce fait, que beaucoup à
gauche dénoncent avec justesse et virulence, les plus articulés de
nos intellos nationalistes proposent de quitter au plus vite la zone
euro.
Cette politique serait-elle plus
favorable au peuple ? Rien ne le prouve.
Les pays restés hors de la zone euro ne
se portent pas mieux, en moyenne, que ceux qui y sont. Les classes
populaires sont-elles plus heureuses en Grande-Bretagne qu’en
Allemagne ? Non.
Le peuple français serait-il plus
heureux en dehors de l’Europe ? Rien ne le démontre. Il serait
débarrassé de «l’horrible dictature bruxelloise», admettons.
Mais ce serait pour se retrouver en tête à tête avec les marchés,
qui ne sont guère plus tendres. Aléxis Tsípras, placé devant ce
dilemme, alors même que l’Europe lui a imposé une médication
terrible, a préféré rester en Europe : le peuple grec l’a réélu.
Cet indice ne fait-il pas réfléchir ?
Haro sur le baudet européen ? Les vraies raisons de la crise sont en
France, non à l’extérieur. Retrouver les bases d’une politique
progressiste, à la fois réaliste et sociale, solidaire et efficace
: c’est la seule voie du salut.
C’est le défi qui est lancé aux
forces du progrès, réformistes ou radicales, qui croient encore aux
valeurs républicaines et qui ont compris que les contorsions
cathodiques de l’intelligentsia réactionnaire ne mènent nulle
part, sinon à la régression identitaire et à la fermeture
nationaliste.
Laurent JOFFRIN